L'un des enseignements majeurs que l'on peut tirer des diverses expériences de développement à travers le monde durant ces dernières décennies, nous montre que ce développement ne repose pas exclusivement sur des faits économiques mais aussi sur des facteurs non économiques ou culturels.
L’avènement de la crise coronavirus a illustré tout récemment ce phénomène de manière magistrale dans le sens où, pendant que les ressorts classiques de l'économie tombent l'un après l'autre dans l'atonie ou la léthargie totale des manifestations socio-culturelles d'entraide, de solidarité et de patience sont venues les suppléer ou du moins les réconforter.
En effet, si les facteurs économiques et financiers ont une importance certaine dans tout processus de croissance, il n'en demeure pas moins qu'ils peuvent s'avérer très fragiles en période de léthargie. Dans ce cas seuls des facteurs non économiques apparaissent au grand jour et viennent soutenir l'édifice social.
La pandémie que vivent la quasi-totalité des pays à travers le monde a mis en exergue ce phénomène qui était plus ou moins latent.
Les facteurs non économiques puisent leurs racines dans les valeurs humaines fondamentales tels que la confiance, la solidarité, l’altruisme et tant d’autres.
Il va sans dire que la crise des secteurs productifs comme l’industrie, le tourisme, le bâtiment, les finances, les services, etc, si elle n’était pas tempérée par le surgissement d’actions collectives multiples découlant d’un comportement prosocial fécond de l’ensemble de la communauté, la débâcle aurait été plus profonde.
Par conséquent, le mieux-être commun résulte in fine de la conjugaison de plusieurs facteurs à la fois psychologiques, culturels et matériels qui s’expriment constamment en symbiose et parfois séparés dans des élans collectifs comme à l’occasion d’un tremblement de terre, d’une sécheresse sévère ou d’une pandémie comme celle du Covid-19.
Malheureusement, l’importance des facteurs non économiques qui s’articulent pour s’exprimer sur les valeurs humaines fondamentales sont souvent oubliés ou relégués au second plan par les différents analystes et décideurs des sociétés matérialistes modernes dans leurs actions et programmes.
Aussi, les facteurs socio-économiques sont-ils devenus sous l’aune de l’économie libérale les parents pauvres des politiques publiques où seule une place marginale leur est concédée alors qu’ils constituent le socle de la vie commune des individus telle que régie par le contrat social qui les lie.
Cela étant précisé, il me paraît intéressant de procéder dans le cadre de la présente analyse à la réhabilitation des valeurs humaines et des comportements psychologiques et sociologiques qui en découlent la place de choix qui leur revient.
Cette tâche me paraît très ardue compte tenu de leurs caractéristiques et de leur diversité. Aussi, essaierai-je de rester très modeste en confinant ma présentation aux seuls facteurs non économiques les plus influents et les plus partagés dans la vie sociale.
Il s’agit de :
• La confiance (versus la défiance) :
La confiance a un impact indéniable sur le comportement des individus. A titre d’ exemple : on achète, on place, on prête lorsqu'on est confiant et optimiste ; à contrario, on liquide, on désinvestit, on fraude lorsqu'on a peur.
Le déficit de confiance né d’une situation douteuse et opaque est source d’incertitude et de crise. Comme l'a déclaré Franklin Roosevelt en 1933 alors que sévissait la grande dépression: « la seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle – même ».
Nul besoin d'insister encore sur le fait que la confiance est à la fois un facteur stabilisant et stimulant de l’activité économique et sociale.
Plusieurs exemples le montrent. L’un des plus édifiants vient du grand économiste américain Kenneth Arrow, qui en recevant le Prix Nobel de l'économie en 1972, fut solennellement invité par ses pairs d’expliquer l'origine de la richesse des nations. Arrow surprit tout le monde en ne mentionnant aucun facteur économique traditionnel tel que le travail ou le capital mais uniquement un facteur culturel qu'est la confiance. On peut vraisemblablement soutenir qu'une grande part du sous-développement d’une société provient de l'absence de la confiance réciproque entre ses citoyens.
La confirmation d'Arrow a été illustrée par une myriade de travaux qui ont mis en évidence la relation entre la confiance et une variété de données économiques tels que l’investissement, l'innovation, les échanges entre entreprises ou pays etc…
Un autre argument fourni par Y. Allan, P. Caduc et A. Zilberbeg dans leur ouvrage « La fabrique de la défiance » où ils avancent que les français pourraient accroître leur revenu de 5% s'ils se faisaient autant confiance entre eux que les suédois.
Ce constat n'est pas surprenant, car la confiance favorise l'efficacité de l’entreprise en particulier et la concorde entre les citoyens et le bien-être social en général. Ainsi, comme l'a souligné Malene Rydahl dans son ouvrage « Heureux comme un danois » le bien-être social est largement conditionné par la confiance qui règne entre citoyens d' une nation et ce n' est pas un hasard si le Danemark est classé parmi les trois premiers pays les plus heureux dans le monde en 2019, à savoir, la Finlande, le Danemark et la Norvège.
• L'amour du travail (versus l’oisiveté)
Toute nation ne peut avancer et prospérer que grâce au fruit de son travail. Car, il est évident que l'excès de la consommation au détriment de la production d’une part et la préférence de la paresse à la créativité et au travail d'autre part conduisent inéluctablement la société à la paupérisation progressive.
Cette situation de paupérisation sera plus exacerbée dans les nations où le travail est plus relâché que d’autres. Généralement ce phénomène est plus répondu dans les pays en développement enclins au repos, où les heures travaillées réellement par journée sont faibles et où les jours fériés et chômés sont très élevés par rapport à la moyenne internationale (cas du Maroc avec 48 j / an alors que le Japon ne dépasse pas 25 j).
Malgré la faiblesse du travail, la population aura tendance à vouloir réclamer une « répartition juste » des richesses alors que l'effort qui est nécessaire à leur production est inégalement réparti entre les différentes couches de la population. Un autre aspect de ce facteur culturel qui vient exacerber cette situation réside dans la manière de l’accomplissement du travail, manière qui influence la qualité de la production. Ainsi, le travail dans la plupart des pays en développement subit-il un double harcèlement : quantitatif (volume horaire) et qualitatif (médiocrité de la production) au point de devenir un véritable facteur de blocage découlant d'une très faible productivité. Ainsi selon Expert Market, les trois pays les plus productifs en 2019 selon le ratio PIB / Heures travaillées / an /par personne sont : le Luxembourg (avec 57,91€) suivi par la Norvège et la Suisse. Au bas du tableau figure le Mexique avec une productivité par heure de (3, 10 €).
- La célérité (versus la procrastination)
La célérité peut être définie comme l'efficacité et la rapidité de l’exécution d’une action, d’un programme ou d’une politique publique. Dans le domaine de la gestion publique la célérité est le moyen adéquat de s’assurer de la réalisation des bienfaits des mesures prise au profit du citoyen dans le cadre des politiques publiques.
Le manque de célérité se transforme en procrastination nuisible à l'accomplissement de l'action sur le terrain et donc des résultats attendus. Plusieurs exemples sont donnés pour corroborer cette situation d’indolence fréquente.
Ainsi, sur le plan des réformes tout retard observé de façon inconsidérée se traduit par un retard préjudiciable pour le pays (réforme de l'enseignement, de la justice..).
Sur le plan législatif, la non adoption d'un texte de loi (Ex :adoption d'un texte pour l'amélioration du régime de retraite, révision du Code général des impôts..) ;
Sur le plan politique, le report des élections de manière injustifiée peut se traduire par un désintéressement des citoyens donc l'augmentation du taux d'abstention nuisible au jeu démocratique ;
Sur le plan social, le retard accusé par l'ouverture prévue d’une école rurale priverait les jeunes filles et garçons de la scolarisation ;
Sur le plan sanitaire, et comme l’ont démontré certaines expériences face à la crise Covid 19, la prise de certaines mesures importantes au moment opportun s’est traduite par des résultats positifs de la gestion de cette crise. La procrastination constatée dans d'autres pays s’est malheureusement traduites par des aggravations multiples sur les plans sanitaire et logistique.
On peut multiplier les exemples de la procrastination, force est de reconnaître que d'une manière générale la célérité est généralement assurée par une bonne gestion du temps dans les pays développés. Ce n'est pas un hasard si les anglo-saxons répètent souvent « Time is money ».
Au contraire les responsables des pays en développement ne l'entendent pas encore de cette oreille.
- La probité (versus la corruption)
La probité est une valeur humaine de premier ordre. Elle s'estompe fréquemment par un vil comportement dénommé corruption. Cette dernière lorsqu'elle s’établit dans une société, elle ronge ses fondements et la conduit à la dérive.
La corruption, ce mal endémique, constitue aux yeux des Nations-Unis un crime grave qui sape tous les efforts de développement économique et touche à degrés divers toutes les nations de la planète.
La corruption est multiforme, elle varie d'un cadeau offert pour un service, à l’attribution d’un marché public ou l'octroi d’une rente particulière. Son impact dans le monde est abyssal et serait sous forme de pot de vin selon le FMI de près de 2% du PIB mondial. Quant aux détournements de fonds publics, ils représenteraient quelque 2600 milliards de dollars soit l'équivalent de 5% du PIB mondial selon Daniel Kaufmann, ancien directeur du Programme gouvernance de la Banque Mondiale.
Ce fléau social qui entraîne une véritable défiance se traduisant par moins d’investissement, moins d’emploi et donc moins de prospérité constitue une force d’inertie difficilement maîtrisable qui mine la cohésion et le progrès social.
Le Maroc n'échappe pas au fardeau de ce phénomène et se trouve toujours handicapé par son classement international où il occupe la 80ème place parmi les 180 pays classés.
Les trois places du podium sont occupées respectivement par le Danemark, la Nouvelle-Zélande et la Finlande.
Enfin, il est à souligner que l'intérêt de mettre en exergue l'importance des facteurs culturels dans la dynamique du développement inclusif est nécessaire, et de rappeler combien de pays ont réussi le pari du développement économique, social et environnemental en se basant beaucoup plus sur leurs facteurs culturels que sur les facteurs matériels.
D'autres, à contrario, disposent d’une manne surabondante de richesses naturelles n'ont pu assurer leur développement à cause de facteurs culturels sclérosants.
Cela étant précisé, force est de constater que les facteurs culturels sont nombreux et diversifiés. Ils tirent leur lettre de noblesse des valeurs humaines fondamentales. Leur existence et leur importance varient selon les spécificités de chaque pays.
A ce titre et sans prétention d'exhaustivité: le civisme, la confiance, le respect, la célérité, l'amour du travail, le mérite, l'honnêteté, l'égalitarisme, le sérieux, la politesse et tant d'autres valeurs humaines constituent une myriade de facteurs clé de succès indispensables au développement économique et à l'affirmation du lien social.
La réflexion sur tout modèle de développement national serait une occasion idoine pour intégrer ces facteurs non économiques ou culturels parmi les mesures qui seront retenues au niveau des plans d'actions où ils seraient considérés comme des choix fondamentaux et recevraient en conséquence une large application et une ample vulgarisation allant de l'école à l'université, de la maison à la rue, de l'individu au groupe, du groupe à la société etc.
Leur large application serait appuyée par un dispositif de sensibilisation, de perfectionnement mais aussi de sanction le cas échéant.

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